ANTHOLOGIE FEMMES 3
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LYON
AILLEURS

19ème, 20ème siècles
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Reine Garde
(1810-1887)

A mes hirondelles

L'hiver au doux printemps vient de céder la place,
Mars de sa tiède haleine a réchauffé l'espace,
La prairie étale ses fleurs :
Revenez donc, mes hirondelles,
Ne me soyez point infidèles,
Revenez, le bruit de vos ailes
A l'instant suspendra mes pleurs.
Laissant au rossignol les arbres du bocage,
Dans mes vases garnis de fleurs et de feuillage,
Gazouillez du matin au soir.
Je veux que chacune en dispose,
Et pour mieux becqueter la rose,
La giroflée à peine éclose,
Penchez-vous sur mon arrosoir.
Avril gazouille et rit dans les tendres vergers
Fleuris d'astres !
Le sombre hiver a fui ; le radieux printemps
Nous délivre.
Viens mêler à mes pleurs tes baisers haletants ;
Je veux vivre !
Nos cœurs sont confondus, nos âmes pour toujours
Sont unies ;
Nous avons épelé le livre des amours
Infinies !
Et je ne vois plus rien que l'éclair de tes yeux
Pleins de fièvres...
Viens ! je veux soupirer les suprêmes aveux
Sur tes lèvres !...
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Félicie-Marie-Emilie d’Aizac
(1810-1891)

Le nid
(extrait)

Arbres hospitaliers ! prêtez-leur vos ombrages ;
Sur eux avec amour penchez vos bras amis :
Non, par moi vos secrets ne seront point trahis.
Et seule, chaque jour, rêvant dans ces bocages,
Je viendrai visiter sous vos légers feuillages,
L'asile où j'ai compté quatre faibles petits.
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Louise Revoil
(1810-1876)

Le malheur m'a jeté son souffle desséchant
De mes doux sentiments la source s'est tarie,
Et mon âme incomprise, avant l'heure flétrie,
En perdant tout espoir perd tout projet touchant.

Mes yeux n'ont plus de pleurs, ma voix n'a plus de chant,
Mon cœur désenchanté n'a plus de rêverie ;
Pour tout ce que j'aimais avec idolâtrie
Il ne me reste plus d'amour ni de penchant.

Une aride douleur ronge et brûle mon âme,
Il n'est rien que j'envie et rien que je réclame :
Mon avenir est mort, le vide est dans mon cœur.

J'offre un corps sans pensée à l'œil qui me contemple ;
Tel sans divinité reste quelque vieux temple,
Telle après le banquet la coupe est sans liqueur.
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Anaïs Segalas
(1814-1893)

Bertile

Voici que ma maison est vivante et folâtre,
Et que Dieu l'aperçoit ;
L'oiseau du paradis, le bonheur, vient s'abattre
Et chanter sur mon toit.
Hier, dans mon jardin, une fleur est éclose
Sur le plus frais rosier ;
Hier un bel enfant, autre céleste rose,
Est né dans mon foyer.
Bonjour, petit enfant, petit roseau qui penche,
Bonjour, mon diamant ;
Dis, ma Bertile, dis, colombe aux plumes blanches,
Qui viens du firmament,
Quels dons as-tu reçus de Jésus, de sa mère,
De l'ange Gabriel,
Qui t'ouvrirent en pleurs, pour t'envoyer sur terre,
Les portes d'or du ciel ?
Gabriel t'a donné ce qui fait son essence,
L'angélique douceur ;
Puis, sans doute, il a mis sa robe d'innocence
À sa petite sœur,
Sa couronne de lis, belle entre les plus belles.
Oui, pour lui ressembler,
Prends sa robe de lin ; mais ne prends pas ses ailes,
Tu pourrais t'envoler !
Jésus t'a dit : « À toi la piété, mon ange,
Oh ! sur terre, aime-moi !
Car je fus un enfant tout chétif dans son lange,
Fragile comme toi.
Aussi, toujours je veille et couvre de mon aile
Tous les pauvres petits,
Et tous les nouveau-nés ont dans leur berceau frêle
Les clefs du paradis.
« Oh ! tu n'auras pas, toi, ma crèche et mon empire !
Nul mage ne viendra
T'apporter d'Orient l'or, l'encens et la myrrhe ;
On ne te donnera
Que des baisers ; mais, va, l'or et la perle fine,
Qui pourraient te peser,
Au front d'un nouveau-né ne vont pas, ma divine,
Aussi bien qu'un baiser. »
Et la Vierge t'a dit : « Sois pure, sois limpide,
Du front jusques au cœur.
Mais vois-tu, mon enfant, savoir qu'on est candide,
C'est perdre sa candeur ;
Aussi tu seras pure, ô ma douce colombe,
Sans t'en apercevoir :
Le lis de la vallée et la neige qui tombe
Sont blancs sans le savoir. »
Si j'avais été là, dans le ciel de lumière
D'où l'enfant descendit,
Moi, j'aurais fait un vœu profane, un vœu de mère ;
Tout haut, j'aurais bien dit :
Vierge, vous êtes sainte, oh ! mettez-lui dans l'âme
Candeur et pureté !
Mais j'aurais dit tout bas : Vierge, vous êtes femme,
Donnez-lui la beauté !
Merci, vous m'exaucez, ma fille est déjà belle !
Je l'admire et j'attends.
Tout germe, tout sourit, et tout est frais en elle
Et couleur du printemps.
Bouche en fleur, peau de soie, à la teinte vermeille,
Longs yeux noirs et jolis,
Tout est dans ce berceau : n'est-ce pas la corbeille
Où fleurit mon beau lis !
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Ondine Valmore
(1821-1853)

La voix

La neige au loin couvre la terre nue ;
Les bois déserts étendent vers la nue
Leurs grands rameaux qui, noirs et séparés,
D'aucune feuille encor ne sont parés ;
La sève dort et le bourgeon sans force
Est pour longtemps engourdi sous l'écorce ;
L'ouragan souffle en proclamant l'hiver
Qui vient glacer l'horizon découvert.
Mais j'ai frémi sous d'invisibles flammes
Voix du printemps qui remuez les âmes,
Quand tout est froid et mort autour de nous,
Voix du printemps, ô voix, d'où venez-vous ?...


Édith Thomas
(1850-?)

Les oeillets rouges

Dans ces temps-là, les nuits, on s'assemblait dans l'ombre,
Indignés, secouant le joug sinistre et noir
De l'homme de Décembre, et l'on frissonnait, sombre
Comme la bête à l'abattoir.

L'Empire s'achevait. Il tuait à son aise,
Dans son antre où le seuil avait l'odeur du sang.
Il régnait, mais dans l'air soufflait la Marseillaise.
Rouge était le soleil levant.

Il arrivait souvent qu'un effluve bardique,
Nous enveloppant tous, faisait vibrer nos coeurs.
A celui qui chantait le recueil héroïque,
Parfois on a jeté des fleurs.

De ces rouges oeillets que, pour nous reconnaître,
Avait chacun de nous, renaissez, rouges fleurs.
D'autres vous répondront aux temps qui vont paraître,
Et ceux-là seront les vainqueurs.
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Marie Krysinska (1854-1908)

Symphonie en gris
À Rodolphe Salis.

Plus d'ardentes lueurs sur le ciel alourdi,
Qui semble tristement rêver.
Les arbres, sans mouvement,
Mettent dans le loin une dentelle grise.
- Sur le ciel qui semble tristement rêver,
Plus d'ardentes lueurs. -

Dans l'air gris flottent les apaisements,
Les résignations et les inquiétudes.
Du sol consterné monte une rumeur étrange, surhumaine.
Cabalistique langage entendu seulement
Des âmes attentives.
- Les apaisements, les résignations, et les inquiétudes
Flottent dans l'air gris. -

Les silhouettes vagues ont le geste de la folie.
Les maisons sont assises disgracieusement
Comme de vieilles femmes
- Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. -

C'est l'heure cruelle et stupéfiante,
Où la chauve-souris déploie ses ailes grises,
Et s'en va rôdant comme un malfaiteur.
- Les silhouettes vagues ont le geste de la folie. -

Près de l'étang endormi
Le grillon fredonne d'exquises romances.
Et doucement ressuscitent dans l'air gris
Les choses enfuies.

Près de l'étang endormi
Le grillon fredonne d'exquises romances.
Sous le ciel qui semble tristement rêver.
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Marie Nizet
(1859-1922)

La torche

Je vous aime, mon corps, qui fûtes son désir,
Son champ de jouissance et son jardin d'extase
Où se retrouve encor le goût de son plaisir
Comme un rare parfum dans un précieux vase.

Je vous aime, mes yeux, qui restiez éblouis
Dans l'émerveillement qu'il traînait à sa suite
Et qui gardez au fond de vous, comme en deux puits,
Le reflet persistant de sa beauté détruite. [...]

Je vous aime, mon coeur, qui scandiez à grands coups
Le rythme exaspéré des amoureuses fièvres,
Et mes pieds nus noués aux siens et mes genoux
Rivés à ses genoux et ma peau sous ses lèvres...

Je vous aime ma chair, qui faisiez à sa chair
Un tabernacle ardent de volupté parfaite
Et qui preniez de lui le meilleur, le plus cher,
Toujours rassasiée et jamais satisfaite.

Et je t'aime, ô mon âme avide, toi qui pars
- Nouvelle Isis - tentant la recherche éperdue
Des atomes dissous, des effluves épars
De son être où toi-même as soif d'être perdue.

Je suis le temple vide où tout culte a cessé
Sur l'inutile autel déserté par l'idole ;
Je suis le feu qui danse à l'âtre délaissé,
Le brasier qui n'échauffe rien, la torche folle...

Et ce besoin d'aimer qui n'a plus son emploi
Dans la mort, à présent retombe sur moi-même.
Et puisque, ô mon amour, vous êtes tout en moi
Résorbé, c'est bien vous que j'aime si je m'aime.

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La bouche

Ni sa pensée, en vol vers moi par tant de lieues,
Ni le rayon qui court sur son front de lumière,
Ni sa beauté de jeune dieu qui la première
Me tenta, ni ses yeux - ces deux caresses bleues ;
Ni son cou ni ses bras, ni rien de ce qu'on touche,
Ni rien de ce qu'on voit de lui ne vaut sa bouche
Où l'on meurt de plaisir et qui s'acharne à mordre,
Sa bouche de fraîcheur, de délices, de flamme,
Fleur de volupté, de luxure et de désordre,
Qui vous vide le cœur et vous boit jusqu'à l'âme...
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Marie Dauguet
(1860-1942)

Mon cœur frissonne comme une herbe légère
Au bord de l’eau, comme
Une aile de libellule ou d’éphémère
Et mon cœur se nomme
La chose imprécise et fuyante et fragile,
Comme un vain roseau,
Comme un oiseau. Il est un morceau d’argile
Détrempé par l’eau
Des pleurs, brûlé de rêves, pétri d’extases.
Et qu’est-il en somme,
A travers tant d’incertitude et de phases ?
Craintif, il se nomme
Le reflet des gestes et des attitudes
Miroir comme l’eau
Où tremblent les désirs et les lassitudes
Le bris d’un roseau.

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La corde déroulée au puits vert de bardanne,
Un cliquetis léger, le seau qu'on détachait,
Puis rien, absolument qu'un parfum qui s'émane
De l'onde remuée où la nuit sommeillait.

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Rien, la saveur au loin d'une rose qui dresse
Sa blancheur de lait pur quelque part sous les cieux
Et qui touche le cœur comme une main caresse,
Comme un triste baiser se posant sur les yeux.

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Aimons tout de la vie, adorons jusqu'aux larmes
L'amour mystérieux ;
Obéissons au rite où le désir s'acharne
Comme au geste d'un dieu.

Ne soyons pas celui qui recule et se cache,
Et, d'avance vaincu,
Craint d'aimer, de souffrir, de créer: c'est un lâche,
ll n'aura point vécu !


Alice de Chambrier (1861-1882)

Lune d'été
(extrait)

... Et sais-tu que toi-même aussi, nocturne reine,
Tu cesseras un jour de briller dans les cieux ?
Tu mourras comme doit mourir la race humaine,
Et l'ombre habitera les airs silencieux.

De toutes tes splendeurs, de tes beautés divines,
De ce rayonnement qui remplissait les airs,
Il ne restera rien qu'un chaos de ruines
Traversant égaré la nuit de l'univers !
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Marguerite Burnat-Provins
(1872-1952)

L'arbre rouge
Sur l'arbre rouge, as-tu vu
le corbeau noir ?
L'as-tu entendu ?
En claquant du bec, il a dit
que tout est fini,
les fossés sont froids,
la terre est mouillée.
Nous n'irons plus rire et nous cacher,
dans la bonne chaleur du blé.
Le corbeau noir a dit cela,
en passant,
dans l'arbre rouge, couleur de sang.

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"Le Livre pour Toi", écrit pour son amant Paul de Kalbermatten (Sylvius dans les poèmes) - Extraits

II

Parce que l'amour a noué nos corps de ses mains divines, comme les enfants nouent les tiges qu'ils arrachent aux prés, parce que nos vies se sont mêlées comme se mêlent les eaux chantantes, je consacre à ta jeunesse un hymne enivré.
Je dirai la lumière de tes yeux, la volupté de ta bouche, la force de tes bras, l'ardeur de tes reins puissants et la douceur tiède de ta peau blanche et dorée comme la clarté du soleil.
Je dirai l'emprise de tes mains longues qui font à ma taille une ceinture frémissante ; je dirai ton regard volontaire qui anéantit ma pensée, ta poitrine battante soudée à ma poitrine, et tes jambes aussi fermes que le tronc de l'érable, où les miennes s'enroulent comme les jets onduleux des houblons.
Telle qu'une idole, mon adoration couvrira ta nudité superbe des lys odorants et des phlox cueillis dans mon jardin.
Je te regarderai dormir dans leur parfum.
Contre ton flanc apaisé, j'écouterai ton sang couler dans le mystère de ta vie, comme j'écoute, dans le soir, le ruisseau qui descend de l'obscure forêt.
Sylvius, quand je ne serai plus, quand les saisons sur ma tombe ouvriront les passeroses et les giroflées d'or, dans la pureté du matin bleu, des voix passionnées rediront le chant de mon amour.

XXXVII

Le crépuscule atteint les pentes altérées qui deviennent grises.
Dans la vigne sèche où pèse encore l'étouffement du jour, pour cueillir des grappes mûres, tu t'es penché.
Les raisins voluptueux ont mis une tiède caresse au creux de tes mains. J'ai été jalouse de cette caresse.
Les grains mordus ont pleuré des larmes claires entre tes lèvres. J'ai été jalouse de ce baiser.
Tu m'as dit : Comme la montagne est belle !
J'ai été jalouse de cette beauté.
Car je veux être l'unique entre tes mains, sur tes lèvres et dans ton coeur pour l'éternité.
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Hélène Picard
(1873-1945)

Le trouble

Ah ! laissez-moi bercer mon ineffable rêve,
Je sens d’un autre lin se vêtir ma beauté,
Et la lune est ainsi qu’une averse d’été,
Et la colombe au bord de son nid se soulève...

Il semble que je vis dans un biblique jour,
Mes cheveux sont pareils aux vapeurs du cinname,
C’est l’âme de Sion qui chante dans mon âme,
J’ai brûlé des parfums et respiré l’amour.

J’ai crié vers les bois pour réveiller les roses
Et pour en obtenir le cœur du bien-aimé...
J’ai compris en passant dans le vent enflammé,
Que le désir est mûr sur mes lèvres écloses.

Mon rire était ainsi que du cristal brisé,
J’ai supplié la vie en pleurant sur la terre,
Aux arbres, aux ruisseaux, à l’ombre solitaire,
J’ai demandé tout bas le secret du baiser...

Le printemps regardait se balancer les cloches,
Toute l’odeur de Pâque était sur les chemins,
Les muguets ont loué la blancheur de mes mains,
Et j’ai su que les temps de mes noces sont proches.

Je veux seule, ce soir, sangloter dans l’air doux.
Oh ! c’est trop de bonheur, trop d’ardeur, trop d’alarmes,
Mes yeux sont étonnés de leurs nouvelles larmes,
Vous ne pouvez savoir encore...
Éloignez-vous...


Lucie Delarue-Mardrus
(1874-1945)

Ballade des échecs

Sur L'échiquier, luisant miroir,
Quand brillent, rangés en bataille,
Deux peuples : l'un du plus beau noir,
L'autre, du plus beau jaune paille,
Quand, redressant leur haute taille,
La Reine et le Roi, couple fat,
Se rengorgent comme à Versailles,
Qui va donner l'échec et mat ?

Chacun fera tout son devoir
Comme il pourra, vaille que vaille,
Le Roi tremble en son étouffoir,
Fous, chevaux, tours et valetaille,
Tout le monde bientôt s'égaille ;
L'action s'engage : à Dieu vat !
L'un se défend et l'autre l'assaille.
Qui va donner l'échec et mat ?

Les Pions vont à l'abattoir,
Le cheval rue et le fou raille,
Tandis que, lente à s'émouvoir,
La Tour, ronde comme futaille,
Attend, pour lancer sa mitraille,
L'occasion d'un exeat.
- Echec au Roi ! - Bien. Qu'il s'en aille !
Qui va donner l'échec et mat ?

ENVOI

Reine qui jamais ne défaille
Plus puissante que Goliath,
Crains le Pion, humble canaille,
Qui va donner l'échec et mat.

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On voit tout le temps, en automne,
Quelque chose qui vous étonne,
C'est une branche tout à coup,
Qui s'effeuille dans votre cou.

C'est un petit arbre tout rouge,
Un , d'une autre couleur encor,
Et puis partout, ces feuilles d'or
Qui tombent sans que rien ne bouge.

Nous aimons bien cette saison,
Mais la nuit si tôt va descendre !
Retournons vite à la maison
Rôtir nos marrons dans la cendre.
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Marie Nervat (1874-1909)

Je voudrais aller me promener dans les bois

Je voudrais aller me promener dans les bois ;
j'aurais un grand chapeau, une robe légère,
je me griserais d'air et de bonne lumière,
et tu me rapprendrais à marcher à ton bras.
Je voudrais aller dans un grand bois, un vieux bois,
où l'on dit que les fées se promènent encore ;
peut-être en attendant du soir jusqu'à l'aurore,
qu'une d'elles nous laisserait ouïr sa voix.
Moi je n'ai pas vu d'arbres depuis si longtemps,
ni de fleurs dans les jardins ! Celles que tu portes,
et que tu poses sur mon lit, à moitié mortes,
achèvent de mourir dans les appartements.
Ce ne sont pas de vraies fleurs libres sous le ciel ;
elles ont des robes rouges trop tuyautées,
puis, sur les draps, on dirait des taches figées,
taches de sang qui font plus pâles mes mains frêles.
J'aime mes mains à présent, elles sont si blanches !
je vois les petites veines bleues sous la peau,
je n'ai gardé à ma main gauche que l'anneau,
l'anneau d'or que tu m'as donné avec ton âme.
Mes pauvres mains ont l'air si lasses sur les draps !
Ah ! je voudrais sortir, marcher, je me sens forte,
je voudrais fuir bien loin, et refermer la porte
sur cette chambre monotone de malade.

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Un poème de Marie et Jacques Nervat

Nuages bas et lourds, nuages qui frôlez
De votre bande de brouillards le flanc des monts,
Nuages qui, voguant au ciel du Pacifique,
Balayez la poussière impalpable des îles,
Nuages, je voudrais savoir d'où vous venez
Et la vapeur de quelles eaux vous à formés ;
Venez-vous de l'Europe ou venez-vous des Indes,
Des fleuves de la Chine ou des rivières de France ?
Menez-moi au contrées où vous mena le vent,
Et dans vos rangs préssés, faites que je distingue
Les contours des pays, sur la carte du monde,
Que vous avez couvert de vos errantes ombres !
Ô voyageurs du ciel, j'aime votre caresse
Qui vient d'un horizon plus lointain que le nôtre,
Où les désirs humains s'élargissent encore,
Planant sur plus d'air libre et sur plus de lumière !


Marie de Régnier
(1875-1963)

Je veux dormir au fond des bois, pour que le vent
Fasse parfois frémir le feuillage mouvant
Et l’agite dans l’air comme une chevelure
Au-dessus de ma tombe, et selon l’heure obscure
Ou claire, l’ombre des feuilles avec le jour
Y tracera, légère et noire, et tour à tour,
En mots mystérieux, arabesque suprême,
Une épitaphe aussi changeante que moi-même.
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Anna de Noailles (1876-1933)

Les plaintes d'Ariane

Le vent qui fait tomber les prunes,
Les coings verts,
Qui fait vaciller la lune,
Le vent qui mène la mer,
Le vent qui rompt et qui saccage,
Le vent froid,
Qu’il vienne et qu’il fasse rage
Sur mon cœur en désarroi !
Qu’il vienne comme dans les feuilles
Le vent clair
Sur mon cœur, et qu’il le cueille
Mon cœur et son suc amer.
Ah! qu’elle vienne la tempête
Bond par bond,
Qu’elle prenne dans ma tête
Ma douleur qui tourne en rond.
Ah! qu’elle vienne, et qu’elle emporte
Se sauvant,
Mon cœur lourd comme une porte
Qui s’ouvre et bat dans le vent.
Qu’elle l’emporte et qu’elle en jette
Les morceaux
Vers la lune, à l’arbre, aux bêtes,
Dans l’air, dans l’ombre, dans l’eau,

Pour que plus rien ne me revienne
A jamais,
De mon âme et de la sienne
Que j’aimais...

**************

Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent
La rumeur du jour vif se disperse et s'enfuit,
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent...

Les marronniers, dans l'air plein d'or et de splendeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre;
On n'ose pas marcher ni remuer l'air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.

De lointains roulements arrivent de la ville...
La poussière, qu'un peu de brise soulevait,
Quittant l'arbre mouvant et las qu'elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles.

Nous avons tous les jours l'habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie,
Nous n'aurons plus jamais notre âme de ce soir.
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Renée Vivien
(1877-1909)

Lorsque la lune vient pleurer
Sur les tombes des fleurs fidèles
Mon souvenir vient t'effleurer
Dans un enveloppement d'ailes.

Il se fait tard, tu vas dormir
Les paupières déjà mi-closes...
Dans l'air des nuits on sent frémir
L'agonie ardente des roses -

Sur ton front lourd d'accablement
Tes cheveux font de légers voiles...
Dans le ciel brûle infiniment
La flamme blanche des étoiles -

Et la Déesse du Sommeil
De ses mains lentes fait éclore
Des fleurs qui craignent le soleil
Et qui meurent avant l'aurore -

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Le soir, ouvrant au vent ses ailes de phalène,
Évoque un souvenir fragilement rosé,
Le souvenir, touchant comme un Saxe brisé,
De ta naïveté fraîche de porcelaine.

Notre chambre d'hier, où meurt la marjolaine,
N'aura plus ton regard plein de ciel ardoisé,
Ni ton étonnement puéril et rusé...
Ô frissons de ta nuque où brûlait mon haleine !

Et mon coeur, dont la paix ne craint plus ton retour,
Ne sanglotera plus son misérable amour,
Frêle apparition que le silence éveille !

Loin du sincère avril de venins et de miels,
Tu souris, m'apportant les fleurs de ta corbeille,
Fleurs précieuses des champs artificiels.
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Cécile Périn
(1877-1959)

Les Femmes de tous les pays

Les femmes de tous les pays,
A quoi songent-elles, muettes ?
Celles à qui la guerre a pris
Le bonheur ? Les femmes qui guettent...

Les femmes de tous les pays,
O complices inconscientes,
Vous étouffez encor vos cris,
Vous êtes là, comme en attente.

Les femmes de tous les pays,
La voix meurt donc dans votre gorge,
Quand ce sont vos hommes, vos fils,
Que l'on mutile ou qui s'égorgent ?

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Oasis

Le murmure des séguias
Bruit doucement dans l'air calme
Sur l'azur limpide, il n'y a
Que le balancement des palmes

Dans le silence vert et bleu
De l'oasis où l'eau frissonne,
Liquide aussi, mystérieux,
Le chant d'une flûte résonne

Et de l'ombre fraîche, en écho,
Sous les palmes qu'un souffle incline,
Mille rires naissent de l'eau
Ou d'autres flûtes cristallines.


Léonor Fini

Amélie Murat
(1882-1940)

Berceuse pour l'enfant qui n'existe pas

Mon enfant adoré que je n’ai jamais eu,
Ma rose, mon bourgeon, ma perle, mon Jésus,
Dans l’ombre insomnieuse et craintive où la femme,
D’un geste égalisé comme un rythme de rame,
Berce la barque blanche où son fils est blotti,
Moi, je te serre au creux le plus chaud de mon âme :
Mon enfant… ma beauté… mon souffle… mon petit !

Forme qui ne cessa jamais d’être un fantôme,
Roi d’exil que n’a point couronné ton royaume,
C’est par le sortilège attendu de minuit
Qu’entre mes bras rejoints en ployante corbeille,
Eveillé, je t’amuse… endormi, je te veille,
Fiévreux, j’apaise ta colère ou ton ennui,
Mon enfant, mon rameau, ma grappe, mon abeille !

Et je te chante, - est-ce pour toi… n’est-ce pour moi ?
Un chant qui glacerait de frayeur ou d’émoi,
Si la plainte en était par le vent recueillie
Et glissée aux seuils clos du village voisin,
Les femmes étreignant leurs petits sur leur sein…
Un chant plus lamenté que le chant d’Ophélie,
Mon enfant, mon bonheur, mon bouquet, ma folie !

Tout ce qui vaut qu’on vive et dont le rêve a faim :
Lumière, amour, bonheur… choix terrestre ou divin,
Tu n’en as pas connu le nom, le charme et l’heure :
Tu ne connaîtras pas tout ce qui vaut qu’on meure :
Cet après de la vie où s’élucide enfin
Le secret bien gardé de la chose éternelle…
Mon enfant, mon rayon, ma lampe, ma prunelle !

Mais plus encor que toi je me sens appauvrir,
Moi qui ne fus jamais résignée à mourir
Et qui croyais trouver ma longue renaissance
Dans le dernier printemps de ton adolescence…
Puis les printemps futurs, dont nul n’est le dernier,
De cent êtres issus de ta seule existence :
Mon enfant, mon lilas, mon ruisseau, mon ramier !

Je n’aurai donc, passé mon temps, pour me survivre,
Que la postérité misérable du livre,
Le bref écho du chant que je chante pour toi
Quand il fait sombre, et vide, et triste sous mon toit,
Et plus triste, et plus vide, et bien plus sombre encore
Sur la vie où l’éclat du plein été décroît…
Mon enfant, mon miroir, mon rire, mon aurore !

Ah ! ce chant qui ne peut remplacer le bonheur…
Comme j’en donnerais l’harmonie et l’honneur,
- Ce chant que pour tromper ma détresse j’invente
Quand monte le flux noir où tout s’anéantit, -
Pour presser contre moi dans la grande épouvante
Non plus ton ombre, enfin, mais ta forme vivante :
Mon enfant… mon enfant… ma douleur… mon petit !
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Catherine Pozzi
(1882-1934)

Ave

Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour..

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,

Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor

Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Coeur de l’esprit, ô centre du mirage
Très haut amour.
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Marie Noël
(1883-1967)

Ô Toi qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course
Et le vent galope à travers la nuit,

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,
Ton petit oiseau plus fou que savant
Qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête
Si dans son cœur tu ne l’as mis avant.

Vous qui passez par là, si vous voulez que j’ose
Vous rapporter du ciel la plus belle chanson,
Douce comme un duvet, rose comme la rose,
Gaie au soleil comme un jour de moisson,

Si vous voulez que je la trouve toute faite,
Vite, aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien
Avant que mon cœur las d’attendre un peu de fête
Ne soit un vieux cœur, un cœur bon à rien.

Aimez-moi, hâtez-vous... J’entends le temps qui passe...
Le temps passera... le temps est passé...
Bientôt fétu qui sèche et que nul ne ramasse
Mon cœur roulera par le vent poussé,

Sans voix, sans cœur, avec les feuilles dans l’espace.
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Cécile Sauvage
(1883-1927)

Je ne veux qu’un rêve
À demi-flottant,
Que mon âme brève
Passe en voletant,
Que la brume fine
L’enveloppe aussi ;
Qu’elle s’achemine
Sans autre souci
Que celui d’errer
Avec une brise,
Sur l’arbre léger,
Sur la terre grise.

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Voici des enfants qui passent
Et qui gardent dans leurs cœurs
Le trouble des doux espaces
Où la nature est en fleurs.

De la terre abstraite et pâle
Auront-ils d’autres lueurs
Que cette heure matinale
Qui s’embrume dans leurs cœurs ?

Plus tard à l’ombre assoupie
D’indifférence où l’on meurt,
Ils ne verront de leur vie
Qu’un bref espace et ces fleurs.

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Ils vivent, Dieu, ils respirent,
Des femmes vont leur sourire.
De quel pâle souvenir
S’aideront-ils pour mourir ?
Ah ! que le cœur enfantin
Des hommes est tendre encore
Quand monte l’aurore
Du dernier matin !
Vers quel bercement de femme
Se retournent-ils alors ?
Ô pauvre homme, tu t’endors
Et quelle nuit te réclame !

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La lune pâle, rêveuse
Et transparente à demi,
Glisse sur la vaporeuse
Douceur d’un ciel endormi.
Dans les branches dénudées
Et si grêles d’un bouleau
Une lueur irisée
Incline ses calmes eaux.
C’est l’hiver et sa tristesse
Avec de muets oiseaux
Se berçant à la sveltesse
Sans feuillage des rameaux.

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Le bonheur est mélancolique

Le bonheur est mélancolique.
Le cri des plus joyeux oiseaux
Paraît lointain comme de l'eau
Où se noierait une musique.

À l'oeil qui s'en repaît longtemps
La couleur des fleurs est moins fraîche ;
L'herbe a parfois l'air d'être sèche
Sur le sein même du printemps.

L'allégresse comme un mensonge
Hausse sa note d'un degré
Et l'angoisse au coeur se prolonge
Sous un jour trop longtemps doré.
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Yanette Delétang-Tardif
(1902-1976)

Vivre un chant si profond rend la mort difficile
Affreusement masquée, impossible à tromper
Même si, façonnant de nous croire en son île
Nous ne voyons déjà que sa ruse à charmer.

Embrasés, soulevés dans ce dernier asile
Un cri silencieux soulève nos baisers ;
Nous lisons du néant le signe indélébile
Que ce bonheur en flamme est venu parapher.

Oh, tiens-moi dans tes bras vers ce ravissement
Funèbre ! Étreignons-nous sur cette barque dure
Les yeux ouverts, le cœur à la même envergure

Laissant le vent des abîmes indolemment
Incliner et bercer le paysage noir
Où nous ne cesserons plus jamais de nous voir.
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Louise de Vilmorin (1902-1969)

L’île

L’île a des lis
Et des lilas
Pour les délices il y a des lits là.
Pas de soucis,
Cent liserons
Viens tes soucis vite s’enliseront.
Un cycle amène
Cycle centaure,
Sous les lilas où j’oublie tes cent torts,
Un cyclamen
Des centaurées
Et des pensées pour le temps dépensé.
L’île à délices
A des lilas,
Avec des lis j’ai porté ton lit là.

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« Ré si do / Ré si la / Fa do / La mi la mi / Si mi ré fa ré » « Récit d’eau / Récit las / Fado / L’âme, île amie, / S’y mire effarée. »


CLAIRE-LISE COUX
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